Les joies du vélo en montagne

Lac des Grandes Rousses

Le vélo en montagne peut être la plus belle ou la pire des choses. Tout dépend du résultat de la subtile combinaison de diverses variables: climatiques, géographiques, techniques, physiques et « sociales ». A titre d’exemple, voici une course imaginaire avec deux versions, tout à fait plausibles l’une et l’autre. Selon la formule consacrée, toute ressemblance avec des faits s’étant réellement produits ne serait que le résultat d’un hasard particulièrement malicieux.

Il fait un temps merveilleux en ce matin d’août et rien ne semble devoir changer dans les heures à venir. Je pars donc plein d’espoir et d’enthousiasme pour réaliser un vieux rêve: la traversée du col de Frettes (2504 m) entre les vallées du Doron et de la Dranse. C’est un itinéraire « secret », que j’ai repéré depuis longtemps et je ne devrais pas être déçu. Une longue route forestière se prolonge par une nouvelle piste pastorale qui conduit à une bergerie avant de monter vers le col. De l’autre côté, on ne sait pas trop comment ça se passe mais quand c’est un peu l’inconnu, j’aime ça…

Version 1: EROS

(Texte court: les grands bonheurs sont muets)

Tout se passe comme je l’avais espéré: la piste en forêt est un boulevard, large, bien tracé, avec une amusante série de petits lacets comme je les aime. C’est de la terre battue, sans cailloux, du billard.

Quand je sors de la forêt, j’aperçois déjà la bergerie. Tiens, on dirait qu’il y a un berger. Dès qu’il me voit, il me fait de grands signes. Sans doute a-t-il fort envie de discuter. Je m’approche, c’est une bergère, jeune et jolie de surcroît. Elle me dit sa surprise de voir un cycliste en ces lieux: il lui arrive de passer des jours et des jours sans voir personne car ce recoin ignoré des Alpes n’attire guère les touristes. Elle ne s’en plaint pas mais il y a parfois des moments où la solitude pèse.

J’aimerais bien prolonger ma halte et, pour un peu, j’en oublierais ce qui m’a amené en ces lieux. Bien à regret, je me décide à repartir. Je crois qu’elle-même me garderait bien volontiers. Allons, soyons sérieux, à mon âge. Vous prendrez bien un fromage frais en souvenir de votre passage, allez, ça me fait plaisir… J’accepte sans me faire prier, avant de repartir presque à contrecoeur, salué par la bergère, son chien et les clochettes des chèvres.

Le paysage devient extraordinaire car la piste est un véritable balcon qui domine la vallée du Doron 1000 mètres plus bas. Je commence à découvrir tout là-haut le col. Toujours une bonne piste qui continue à monter régulièrement dans des pâturages fleuris. C’est un vrai paradis ici et dire que je ne le connaissais pas!

Au-dessus, le paysage change, c’est de la pelouse d’herbe rase, au milieu de gros blocs. Je me suis rarement senti aussi bien et en harmonie avec la nature. A 10-11 de moyenne, je grignote les mètres qui me séparent du sommet. Une dernière ligne droite, deux lacets, j’y suis… Silence, solitude, plénitude, je me roule dans un petit carré d’herbe verte qui semble fait exprès pour moi. Je suis heureux comme un gamin. Une pensée de Claudel que j’aime beaucoup me revient à l’esprit, car elle convient tout à fait à la situation: « Seigneur, il fait bon pour nous en ce lieu, que je ne retourne pas à la vue des hommes ». Au-dessus de ma tête, une alouette s’est mise à chanter à perdre haleine, comme pour s’associer à mon bonheur. Casse-croûte, photos, contemplation…

Il faut penser à la descente. Théoriquement il n’y a pas de trace de l’autre côté. Mais j’ai une agréable surprise: la piste continue sur l’autre versant, où j’aperçois une multitude de lacets qui s’entortillent avant de disparaitre dans la forêt. Là-bas, je le sais. je retrouverai une piste forestière portée sur la carte.

La descente est un régal. Pas un caillou, pas un coup de frein de trop, je suis comme dans un rêve… Une grande traversée, je retrouve la piste de ce matin, le parking, ma voiture toujours solitaire. Un bon demi bien frais à la terrasse du « café des Amis » à Saint Saturnin, 12 kilomètres plus bas. Je suis comblé: en 8 heures de selle, je n’ai rencontré que la bergère, son chien et des dizaines d’oiseaux, et je me suis rempli les yeux, les oreilles et le coeur de souvenirs extraordinaires.

Ah, quelle belle chose que le vélo en montagne !

Version 2: THANATOS

(texte plus dense et plus long, hélas)

Au début, tout se passe comme je l’avais espéré: la piste en forêt est un boulevard, large, bien tracé mais ça ne dure guère. Il y a eu une coupe de bois récemment et d’énormes ornières boueuses ont été creusées par le passage des engins. A plusieurs reprises, je dois porter mon vélo.

Plus haut, ça devient très raide, quel est l’esprit débile ou sadique qui a tracé cette piste? C’est au moins du 20%, avec de grandes lignes droites interminables, comme je les déteste. Je pousse, d’autant plus morose que je me rends compte d’une évolution inquiétante dans le ciel: le mauvais temps menace… Et ces rigolos de la Météo qui parlaient d’un « beau temps stable », ils se foutent de nous!

Je sors enfin de la forêt, au moment où les premières gouttes de pluie s’écrasent sur mon sac à dos. Tiens, il y a un berger sur le seuil de sa cabane. Dès qu’il me voit, il me fait de grands signes. Sans doute a-t-il fort envie de discuter. Mais non, plus je m’approche, plus je me rends compte que ses propos n’ont rien d’accueillant: « faites pas peur à mes chèvres et gare à vous si vous ne refermez pas la barrière ! ». J’essaie de l’amadouer mais tout occupé à ne pas le contrarier, je ne fais pas attention à une clôture électrique et… bing la décharge de jus!

Puis-je au moins prendre de l’eau? Réponse bourrue, « le bassin est à sec ». Ben, m… C’est pas grave: je m’aperçois que j’ai oublié mon bidon. Je parviens tout de même à amorcer un semblant de conversation civile. Il me dit alors son agacement d’être dérangé presque tous les jours par des touristes sans gêne qui laissent les barrières ouvertes, effrayent les troupeaux, abandonnent leurs détritus, sans parler des arrogants en 4×4 qui provoquent des nuages de poussière. Ah, félicitations à « Alpinisme-Magazine », depuis qu’ils ont publié un article dithyrambique sur le massif, il n’y a plus moyen d’avoir la paix. Il y a parfois des moments où il regrette de ne pas avoir de flingue… Je compatis.

Bon, nos relations se sont nettement améliorées et c’est presque avec cordialité qu’il me salue. Malheureusement son chien n’a pas compris cette évolution de la situation et il se rue sur moi. Bien sûr, je m’affole, tombe du vélo et m’étale dans des bouses.

Il parait qu’à partir d’ici le paysage devient extraordinaire car la piste est un véritable balcon qui domine la vallée du Doron, 1000 mètres plus bas. Je ne vois rien de tout cela: il ne pleut plus mais le brouillard ne me permet pas de voir à plus de 20 mètres.

Tiens, un bruit de moteur… Emergeant de la brume, j’aperçois un 4×4 . Il se rapproche, bruyamment. Je me retourne, c’est le style « tire-toi de là que je m’y mette ». Il me pousse presque dans le talus et m’oblige à mettre pied à terre. « Enfoiré! » Pour repartir maintenant, dans cette pente raide et mouillée, c’est pas de la tarte. En plus, je ne suis pas très en forme aujourd’hui. Je me suis rarement senti aussi mal depuis le début de la saison. A 5-6 de moyenne, je grignote les mètres qui me séparent du col que je viens de découvrir à la faveur d’une éclaircie. Une dernière ligne droite où de gros blocs éboulés m’obligent à slalomer, deux lacets boueux où je mets pied à terre, j’y suis… et le 4×4 aussi. Comme le temps se lève, Monsieur et sa petite famille s’installent pour pique-niquer, avec la radio qui braille et le chien qui aboie. Je ne m’arrête pas, d’autant que lorsque je passe à leur hauteur l’homme se lève et me dit d’un ton menaçant « qu’est-ce t’as contre les enfoirés ? ».

Pas de casse-croûte, pas de photos j’ai évidemment oublié mon appareil), pas de contemplation. Pas d’oiseaux pour saluer mon passage, sinon un grand corbeau et son sinistre « krôkrôkroô ». J’appuie sur les pédales pour éviter l’incident mais m’aperçois bien vite que la piste qui, selon la carte, devrait redescendre sur l’autre versant n’a jamais existé que dans l’imagination fertile d’un cartographe. La descente est un cauchemar: 500 mètres de dénivelé sans le moindre sentier, sinon des ornières laissées par les sabots des vaches, boueuses et remplies d’eau. Je suis plus souvent sur le derrière que sur mes pieds. Mes chaussures ne sont plus que deux blocs de glaise et de guerre lasse je finis par descendre en chaussettes. Quant à monter sur le vélo, ce serait de la folie.

Je retrouve enfin une piste forestière mais quel enfer! Elle est couverte de graviers dans lesquels je m’enlise. Plus bas, ils font place à de gros cailloux qui roulent sous mes roues et me déséquilibrent. Je suis sans arrêt sur les freins… Et moi qui rêvais d’une descente à 30 à l’heure! Je dois être à 12 ou 15, tiens je ne sais plus mon compteur ne marche plus, sans doute la chute de tout à l’heure. Ca devait arriver, un « pfui » éloquent me signale que j’ai crevé… Je repars, frigorifié car il a recommencé à pleuvoir et mon petit K-Way qui était censé me protéger contre la « légère brise » prévue par Météo-France ne peut rien contre cette flotte glaciale qui s’insinue de partout. J’en ai marre, ça n’en finit plus. Ah, voilà enfin la piste de ce matin, le parking, ma voiture mais il me semble que j’ai un pneu à plat. Je comprends vite: c’est la vengeance mesquine de l’enfoiré… Il ne me reste plus qu’à regonfler à la main. Un petit réconfort au bistrot de Saint-Saturnin sera le bienvenu, sinon je vais craquer: « fermeture hebdomadaire » dit froidement une pancarte sur la devanture. Il me reste 50 kilomètres de bouchons dans la vallée de la Dranse (c’est un jour de grandes migrations vacancières).

J’arrive chez moi, tout est vide et sombre, il n’y a pas de feu dans la cheminée mais un petit mot de ma douce et tendre:

« mon chéri, ton ami d’enfance X. est passé, c’est un type formidable, il est drôle et cultivé et en plus il ne fait pas de vélo, lui. Je suis partie manger au resto avec lui. A tout à l’heure ».

Le mot a été écrit à 11 heures, il est 17 heures 30, j’ai compris…

Le premier qui me dit « ah, tu fais du vélo en montagne? Que ça doit être chouette! Je t’envie », celui-là je l’étrangle… et le deuxième aussi.

Candidats au vélo de montagne : ne rêvez pas (en lisant le texte 1), la réalité est rarement aussi rose. Mais ne vous laissez pas décourager (par le texte 2), la réalité n’est jamais non plus aussi noire.

Extrait de : Vélo de Haute Montagne, Jean-Paul ZUANON, Décembre 1993

2 pensées sur “Les joies du vélo en montagne

  • 30 janvier 2005 à 17 h 12 min
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    Alors si c’est pour encore relever la barre de la qualité des comptes-rendus, c’est gagné! Je sais pas où t’as déniché ce joyau, David, mais c’est vraiment excellent. Eh! Mais c’est pas une raison pour ne plus vous raconter sur vos sorties, aussi tranquilles et peu épicées soient-elles! 😉

  • 30 janvier 2005 à 19 h 40 min
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    L’enfoiré (m’arrive aussi de promener mon Toy dans les montagnes) trouve que ce Jean Paul à un sacré coup de plume et c’est bourré de bon sens.

    J’en résumerai une petite morale;

    "Si tu trouves une bergère pas farouche au détour d’un chemin,
    profite-en car ta femme s’envoie peut être ton meilleur copain."

    Marc

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